Ce que 10 000 euros ne racontent pas
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Cette semaine, une entrepreneuse me parlait de son niveau en informatique. Dix-huit mois qu’elle apprend, qu’elle progresse, qu’elle construit quelque chose de solide avec les outils qu’elle a choisis. Et pourtant, dans sa voix, aucune fierté. Juste ce petit pincement familier : ce n’est pas suffisant, il y en a de meilleures qu’elle.
Je l’ai écoutée et j’ai pensé à ces publications qu’on croise partout, ce fil continu de chiffres qu’on brandit comme des preuves. Dix mille euros de chiffre d’affaires par mois. On regarde, on compare, et sans même s’en rendre compte, on se soustrait à soi-même. Puisque l’autre l’a fait, moi je n’y suis pas arrivée. Comme si la réussite d’une autre venait, mécaniquement, diminuer la sienne.
Je crois que cette mécanique-là mérite qu’on s’y arrête vraiment. Parce qu’elle ne concerne pas seulement l’argent, ni les outils informatiques, ni la vitesse d’apprentissage. Elle touche à quelque chose de plus profond : la manière dont on a appris, très tôt, à situer notre valeur par rapport à celle des autres plutôt que par rapport à nous-mêmes.
Je me souviens d’une scène, enfant. Je rentrais le soir avec un 12/20, fière, un peu essoufflée d’avoir couru jusqu’à la maison pour le raconter. Et la première question qu’on me posait n’était jamais celle que j’attendais. Pas et les autres, ils ont eu combien. Mais toi, comment tu te sens avec cette note. Sur le moment, ça m’agaçait. Je voulais qu’on me dise si j’étais devant ou derrière. Il a fallu des années pour comprendre que cette question, en apparence si simple, me protégeait de quelque chose que je n’identifiais pas encore : la fuite énergétique permanente qu’implique le fait de se mesurer aux autres plutôt qu’à soi.
Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Une fuite. Chaque fois qu’on scrolle un chiffre, une compétence, une vitesse d’exécution qui n’est pas la nôtre, on prélève un peu d’énergie sur notre propre trajectoire pour la déposer dans le jugement de celle d’une autre. On ne s’en rend pas compte, parce que ça ne dure qu’une seconde. Mais ces secondes s’additionnent, et elles finissent par dessiner un rapport à soi fondé sur le manque plutôt que sur le mouvement.
Ce que je trouve étrange, en y repensant, c’est que personne ne remet vraiment en question ce réflexe. On l’a intégré comme une évidence : pour savoir si on avance bien, il faudrait un point de comparaison extérieur. Un chiffre affiché par une autre, une maîtrise que l’on n’a pas encore, un rythme qui n’est pas le nôtre. Comme si notre propre boussole ne suffisait pas. Comme s’il fallait, pour se sentir légitime, une preuve venue d’ailleurs.
Je ne crois pas qu’il faille nier les écarts. Il y a des endroits où l’on est moins à l’aise, moins rapide, moins outillée. Ce n’est pas la question. La question, c’est ce qu’on fait de ce constat. Le regarder en creux, comme une faille qui nous disqualifie face à celle qui, elle, maîtrise. Ou le regarder en relief, à côté de ce qu’on a construit, appris, tenu, malgré les doutes.
Cette femme qui parlait de son informatique n’a pas conscience, je crois, du chemin parcouru. Dix-huit mois de constance, ce n’est pas rien. Mais le chiffre de l’autre, plus impressionnant, plus visible, a suffi à effacer le sien. C’est là que je m’interroge : à quel moment avons-nous accepté que la réussite d’une autre puisse annuler la nôtre.
Je n’ai pas de méthode à proposer pour arrêter ce réflexe. Je ne suis même pas certaine qu’on puisse totalement s’en défaire. Mais il y a peut-être une question à se reposer, régulièrement, comme un rituel intérieur. Pas où en sont les autres. Mais où j’en suis, moi, par rapport à moi, il y a un mois, il y a six mois. C’est une question modeste, presque enfantine. Elle n’a rien d’un slogan de développement personnel. Elle demande juste de revenir vers soi, sans détour par le regard des autres.
Je ne sais pas si cette question suffit à désamorcer la fuite énergétique dont je parlais. Je sais seulement qu’elle déplace le lieu où l’on cherche une réponse. Et que ce déplacement, minuscule en apparence, change peut-être tout le reste.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


