Ce que je choisis de ne pas voir
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
J’ai regardé un documentaire cette semaine. Il parlait du travail, de l’intelligence artificielle, des chiffres qu’on brandit sur les emplois qui vont disparaître. Rien de neuf en soi. Sauf qu’à un moment, une phrase m’est restée : cette fois, ce n’est pas un progrès qui remplace un autre. Cette fois, ça touche l’endroit même d’où partaient tous les progrès précédents. La pensée. La capacité à réfléchir, à formuler, à décider.
J’ai fermé l’ordinateur en me disant que ça ne me concernait pas vraiment. Que moi, entrepreneure solo, je fais mon métier comme avant. Je pense, j’écris, je décide, j’accompagne. Et puis j’ai rouvert l’ordinateur pour écrire ce texte, et j’ai utilisé un outil d’intelligence artificielle pour m’aider à structurer une idée. Sans y penser. Comme d’habitude.
C’est là que la question a cessé d’être abstraite.
Je ne crois pas que ces outils m’empêchent de penser. Je crois même, à l’inverse de ce qu’on nous dit souvent, qu’ils peuvent ouvrir un espace : moins de temps passé à formuler, plus de temps pour arbitrer, pour choisir, pour aller au fond d’un sujet plutôt que d’en rester à la surface. Ce n’est pas rien. Beaucoup d’entre nous, seules face à leur activité, ont trouvé là une forme d’appui qu’elles n’avaient jamais eue.
Mais je ne peux plus faire comme si ça n’avait pas de prix. À chaque fois que j’appuie sur une touche pour lancer une requête, je sais qu’il y a de l’eau, de l’énergie, un coût réel quelque part, loin de mon écran mais bien réel. Et je sais aussi que des métiers entiers, pas seulement des tâches mais des façons de gagner sa vie, vacillent à une vitesse qu’on n’a jamais connue. Ce n’est pas une inquiétude théorique. C’est une dissonance que je porte concrètement, chaque fois que je choisis la facilité d’un outil plutôt que la lenteur d’un effort seul.
Ce qui m’interroge, ce n’est pas l’outil. C’est ce que je fais de mon confort. On parle beaucoup, dans nos milieux, d’aligner son activité avec ce qu’on est. Mais on parle rarement de ce qui se joue quand l’alignement personnel se heurte à un coût collectif qu’on ne voit pas. On peut construire un business parfaitement cohérent avec ses valeurs affichées, et en même temps alimenter, chaque jour, un système dont on n’a pas mesuré tout le poids.
Je ne dis pas qu’il faut arrêter. Je ne dis pas non plus qu’il faut continuer sans y penser. Je dis que j’ai remarqué, chez moi, une facilité à ranger cette question dans la case des grands problèmes du monde, ceux qu’on regarde de loin, qu’on commente, qu’on referme. Alors que là, c’est un geste minuscule et quotidien qui m’implique directement. Ce n’est pas l’IA qui me pose problème. C’est ma propre capacité à mettre à distance ce que je sais, pour continuer tranquillement.
Je crois qu’il existe une forme de lucidité inconfortable qu’on esquive trop souvent parce qu’elle ne débouche sur aucune solution simple. On voudrait un choix binaire : utiliser ou refuser. Mais la réalité, pour la plupart d’entre nous, ressemble davantage à un compromis permanent, ajusté, jamais totalement satisfaisant. Et peut-être que c’est précisément là, dans ce compromis inconfortable, que se joue quelque chose d’important. Pas une réponse. Une vigilance.
Je ne sais pas ce que je ferai de cette question la semaine prochaine, en écrivant, en travaillant, en cliquant à nouveau sans y penser. Je sais seulement qu’elle mérite de rester posée, plutôt que rangée. Et je me demande combien d’entre nous acceptent, comme moi, de repousser cet inconfort à plus tard, parce qu’affronter cette contradiction reviendrait à toucher quelque chose qu’on préfère ne pas nommer.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


