Ce qu’on appelle “prospecter” quand on doute de sa place
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Il y a des phrases qui reviennent avec une régularité presque rassurante.
Je n’aime pas vendre.
Je ne sais pas comment m’y prendre.
J’ai peur de déranger.
Je préfère attendre que ça vienne tout seul.
Elles sont dites calmement, parfois avec un sourire, comme si le sujet était clos. Comme si c’était un trait de caractère, pas un point de friction. Comme si ne pas prospecter était une option neutre, presque élégante.
Je crois que ce n’est ni une question de méthode, ni une question de courage. Et encore moins une question de goût. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui aimait réellement aller chercher des prospects froids, entrer en contact avec des inconnus, proposer quelque chose sans savoir ce qui va revenir en face. Ceux qui le font bien ne le font pas parce qu’ils aiment ça. Ils le font parce que c’est leur métier. Parce qu’ils ont appris. Parce qu’ils n’ont pas le choix.
Chez beaucoup d’entrepreneuses, le problème est ailleurs. Il est plus silencieux. Plus intime. Il se glisse derrière des mots acceptables : pudeur, respect, discrétion, humilité. En réalité, il s’agit souvent de deux choses mêlées. La peur de déranger. Et le doute sur sa propre valeur.
Déranger qui, au juste ?
Quelqu’un qui n’a rien demandé, certes. Mais quelqu’un qui, comme tout le monde, passe ses journées à trier, choisir, ignorer, accepter, refuser. Prospecter n’a jamais consisté à forcer une porte. C’est proposer une rencontre. Dire “voilà ce que je fais, voilà ce que je vois, voilà ce que je peux apporter”, et laisser l’autre décider. Ce n’est pas l’irruption qui dérange. C’est l’insistance mal placée. Et les deux sont souvent confondues.
Le doute, lui, est plus tenace. Il se cache derrière l’idée que ce n’est pas encore assez prêt, pas assez solide, pas assez légitime. Comme si vendre revenait à se mettre en avant. Comme si parler de son travail revenait à s’imposer. Comme si la valeur devait être confirmée par une autorité extérieure avant d’être nommée.
Dans certains milieux, cette confusion est presque culturelle. Chez les créatrices, les artistes, les artisanes, vendre reste suspect. On crée, on propose, mais on ne “vend” pas. Comme si l’acte marchand venait salir l’intention. Pourtant, vivre de son travail n’a jamais été une trahison. C’est une condition. Sans chiffre d’affaires, il n’y a pas de liberté. Il n’y a pas de choix. Il n’y a que de la tension rentrée.
Je crois qu’on se trompe aussi de mot. Prospecter donne une image dure, frontale, presque violente. J’ai toujours préféré parler de rencontre. De matching. Deux trajectoires qui se croisent, deux besoins qui se testent, deux réalités qui voient si quelque chose est possible. Comme dans la vie. On ne sait pas à l’avance ce que ça donnera. On sait juste qu’on ne le saura jamais si on n’ouvre pas la bouche.
Ce qui est frappant, c’est l’image qui vient spontanément quand on parle de prospection. Un homme. Une posture masculine, au sens symbolique : aller vers, oser, proposer, risquer le refus sans s’effondrer. Comme si cette part-là n’était pas disponible chez les femmes. Ou comme si elle devait rester discrète, contenue, polie.
Pourtant, entreprendre demande aussi cette énergie. Pas en permanence. Pas contre soi. Mais suffisamment pour ne pas attendre que la reconnaissance tombe du ciel. Activer cette part n’oblige pas à se transformer, ni à se durcir. Cela oblige simplement à assumer que ce que l’on fait mérite d’être mis en relation avec d’autres.
Il y a un autre malentendu, plus pernicieux encore : celui du timing. Beaucoup attendent d’avoir “besoin” d’argent pour prospecter. Et c’est là que tout se crispe. La relation se charge d’urgence, de pression, parfois de dépendance. Prospecter devient alors une épreuve, presque une mendicité intérieure. Alors qu’une rencontre faite sans enjeu immédiat est souvent beaucoup plus juste, plus claire, plus libre.
Prospecter — ou rencontrer, ou matcher — n’est pas un sprint. C’est un mouvement régulier. Une respiration. Quelque chose qui se fait quand tout va à peu près bien, précisément pour ne pas avoir à le faire quand tout va mal.
Je ne crois pas que le sujet soit d’aimer vendre. Je crois qu’il s’agit d’accepter que personne ne viendra valider notre valeur à notre place. Que proposer n’est pas déranger. Que se rendre visible n’est pas se surexposer. Et que refuser ce mouvement, sous couvert de sensibilité ou de pudeur, a parfois un coût beaucoup plus élevé qu’on ne veut bien l’admettre.
Reste une question, inconfortable, que je laisse volontairement ouverte.
Si personne ne venait jamais à ta rencontre, est-ce vraiment la prospection que tu rejetterais… ou la possibilité d’entendre un non ?
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.





J'ai noté plusieurs pépites dans ce texte pour mes moments de prospection. Merci 💝