Ce qu'on appelle un conseil
Le dimanche, simplement
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Il y a une formule qu’on entend souvent. “J’aurais juste besoin de ton avis.” Ou : “Tu as deux minutes ?” Ou encore, la plus redoutable : “Je sais que tu maîtrises ça, je voulais juste te demander...”
Ce n’est jamais vraiment “juste”. Et les deux minutes n’en sont jamais vraiment deux.
Je ne parle pas ici des échanges entre amies, des conversations qui circulent dans les deux sens, de cette forme d’intelligence informelle qui nourrit autant celle qui répond que celle qui pose la question. Ça, c’est autre chose. Ça a une texture différente. On le sent.
Je parle de quelque chose de plus discret, plus insidieux. Une sollicitation récurrente, souvent unilatérale, qui porte un nom rassurant : demande de conseil. Et qui porte en réalité un autre nom, que l’on n’ose pas prononcer : travail.
Ce que l’on appelle un conseil, quand c’est dans notre domaine d’expertise, quand ça mobilise notre temps, notre réflexion, notre expérience construite sur des années, ce n’est pas un conseil. C’est une prestation. La différence n’est pas dans l’intention de celui qui demande. Elle est dans ce que ça coûte à celle qui répond.
Je me suis interrogée sur ce réflexe. Pas le réflexe de l’autre. Le mien. Pourquoi est-ce qu’on dit oui ? Pourquoi est-ce qu’on répond, encore, même quand on sait que la question aurait dû faire l’objet d’une vraie démarche ? Il y a des réponses simples : la gentillesse, l’habitude, la générosité sincère. Mais je crois qu’il y en a une moins avouable. On dit oui parce que dire non imposerait de nommer ce qu’on fait. Et nommer ce qu’on fait, c’est affirmer que ça a une valeur. Et affirmer que ça a une valeur, c’est risquer d’être perçue comme... quoi, exactement ? Intéressée ? Difficile ? Moins accessible que les autres ?
Ce n’est pas une question de générosité. C’est une question de reconnaissance de ce qu’est le travail.
La boulangerie n’explique pas pourquoi la baguette coûte quelque chose. Elle ne s’en excuse pas. Elle ne propose pas non plus de la donner à ceux qui ont juste besoin d’un petit quelque chose. Il y a un bien, un échange, un seuil. Pas parce que le boulanger est avare. Parce que la boulangerie est une activité.
Ce que je trouve intéressant, c’est que la question de la rémunération en argent n’est pas forcément au cœur du sujet. On peut très bien ne pas payer. Le troc existe. L’échange de compétences existe. Il y a presque toujours quelque chose que l’autre maîtrise et qui pourrait avoir de la valeur pour vous. Mais ce “quelque chose” doit être proposé. Pas seulement reçu. Et c’est là que, souvent, le silence s’installe.
Parce que la vraie question n’est pas : est-ce que tu me paies ? Elle est : est-ce que tu reconnais que ce que tu me demandes a une valeur ?
Ce que j’observe aussi, et ce n’est pas une généralisation, c’est une observation : cette sollicitation touche particulièrement les femmes entrepreneures. Pas uniquement entre femmes. Souvent, très souvent, par des hommes entrepreneurs qui trouvent naturel de solliciter une femme qui maîtrise bien le truc pour avoir un avis, une relecture, une orientation. Sans jamais vraiment se demander ce que ça représente de l’autre côté.
Ce n’est pas toujours de la mauvaise foi. C’est souvent de l’inattention. Une forme d’invisibilité accordée au travail intellectuel des femmes, parce qu’il a si longtemps été présenté comme naturellement disponible.
Alors la question que je laisse ici n’est pas : comment dire non. Dire non, c’est une technique. Ce qui m’intéresse, c’est quelque chose de plus profond : est-ce que tu crois, toi, que ce que tu sais vaut quelque chose ? Pas dans l’abstrait. Dans la façon dont tu répondras à la prochaine sollicitation. Dans la façon dont tu nommes ce que tu fais, avant même qu’on te le demande.
Parce que si tu ne le crois pas, personne ne le croira à ta place.
Et ça, aucun conseil ne peut t’en dispenser.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.




