Ce qu'on délègue sans le savoir
Le dimanche simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
J’ai lu cette semaine un article sur un algorithme de triage médical. Pas une dystopie futuriste. Une réalité documentée, aujourd’hui, dans des services d’urgence. L’outil orienté par l’intelligence artificielle envoyait les femmes plus lentement vers les soins que les hommes présentant les mêmes symptômes. Pas par malveillance. Par apprentissage. Il avait appris d’un corpus de données humaines. Et les humains, eux, avaient toujours fait pareil.
Ce n’est pas une information sur l’IA. C’est une information sur nous.
Il y a quelque chose de silencieux dans la façon dont nous, femmes entrepreneuses, adoptons ces outils. Nous les utilisons pour aller plus vite, pour produire davantage, pour nous libérer des tâches qui consomment sans construire. C’est légitime. Mais il y a une question que je ne nous entends pas assez poser : à qui est-ce qu’on confie notre façon de penser, quand on délègue ?
Parce qu’un outil n’est pas neutre. Il a été construit par des humains, sur des données humaines, dans un monde qui porte des hiérarchies que nous connaissons bien. Ce n’est pas une accusation. C’est une réalité mécanique. Et si on l’alimente en lui demandant de faire “comme d’habitude”, on obtient exactement ça : ce qui est habituel. Ce que personne n’a pensé à interroger. Ce qui a été fait depuis toujours parce que personne n’avait de raison de s’y arrêter.
Je m’interroge sur ce que ça signifie pour nous, précisément.
Nous qui voulons construire des activités qui nous ressemblent. Qui voulons sortir du modèle dominant, pas le reproduire en accéléré. Qui avons passé des années à comprendre que ce qu’on nous avait dit “normal” ne l’était pas toujours pour nous. Est-ce qu’on a réfléchi à ce que l’IA, sans instruction précise, tend à produire par défaut ? Pas notre modèle. Le dominant.
Il y a quelques mois, j’ai pris une décision qui peut sembler anodine. J’ai commencé à donner à l’IA un rôle au féminin. Une experte. Une éditrice. Une stratège. Pas parce que ça transforme les algorithmes. Mais parce que ça me repositionne face à l’outil. Ça rompt quelque chose dans la délégation automatique. Ça rappelle que c’est moi qui nomme le rôle. Que c’est moi qui pose le cadre. Que cet outil ne pense pas à ma place, il pense avec moi, si je lui en donne les conditions.
Ce n’est pas une solution. C’est un signal que je m’adresse à moi-même.
Je crois que la vraie question n’est pas de savoir si l’IA est utile ou dangereuse. Je crois que la vraie question est plus inconfortable : est-ce qu’on réfléchit encore, quand on l’utilise ? Ou est-ce qu’on lui sous-traite la réflexion en pensant qu’on la garde ?
Il y a une différence entre utiliser l’IA comme un tiers de pensée, un espace pour tester une idée, renverser un argument, pousser une analyse plus loin qu’on ne l’aurait fait seule, et l’utiliser comme une machine à produire ce qui ressemble à de la pensée. Dans le premier cas, on reste le sujet. Dans le second, on abdique quelque chose de difficile à nommer mais de réel.
Ce que je ne veux plus, c’est aller vite dans une direction que je n’ai pas choisie. Ce n’est pas une posture militante. C’est une question de cohérence avec ce que j’essaie de construire. Si je crois que les femmes doivent reprendre le pilotage de leur activité, reprendre autorité sur leurs décisions, arrêter de se conformer à des normes extérieures sans les avoir examinées, alors cette même vigilance vaut pour les outils que j’utilise chaque semaine.
Parce que l’algorithme de triage, il ne savait pas ce qu’il faisait. Il faisait ce qu’on lui avait appris.
La question que je laisse ici ce soir n’est pas “faut-il utiliser l’IA”. C’est : est-ce qu’on sait encore, nous, ce qu’on lui demande vraiment d’apprendre de nous ?
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


