Ce qu'on fait quand personne ne regarde
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Ce matin, dans un groupe familial, quelqu’un a fêté ma marraine. J’ai vu le message. J’ai failli mettre un cœur.
J’ai failli.
Ce “failli” m’a interpellée quelques minutes. Le genre d’interpellation qu’on aime, en fait. Celles qui ne font pas de bruit mais qui posent une question nette.
Je sais d’où vient cette fête. Je sais dans quel contexte elle a été instituée, à qui elle servait, ce qu’elle cherchait à produire. Ce n’est pas une opinion marginale, c’est de l’histoire. Et ce qui me pose problème, c’est plus profond que ça : je n’ai pas besoin d’une journée désignée pour penser à une mère. Ni pour lui dire ce que je lui dois. Une fête qui s’impose comme obligation annuelle, c’est précisément ce que je ne comprends pas, comme si l’affection avait besoin d’un calendrier pour exister. Et pourtant, là, ce matin, ma conviction a vacillé. Pas parce qu’elle était fausse. Parce que le groupe tirait dans l’autre sens.
Ce que j’interroge ce soir, ce n’est pas la fête des mères. C’est l’espace entre ce qu’on pense et ce qu’on fait.
Il y a quelque chose que nous ne disons pas assez : avoir une pensée construite ne suffit pas à la tenir. La lucidité ne se maintient pas seule. Elle se fatigue au contact du collectif. Elle capitule, parfois, non par lâcheté, mais par économie. Parce que résister à chaque rituel, à chaque injonction douce, à chaque pression invisible consomme de l’énergie. Et cette énergie, on n’en a pas une réserve infinie.
Je crois que nous confondons souvent la conviction et sa performance. Avoir une idée claire sur quelque chose ne garantit pas qu’on agira en cohérence avec elle à chaque instant. L’incohérence ponctuelle n’est pas nécessairement de la faiblesse. Elle peut être de l’honnêteté sur ce que coûte réellement la lucidité dans un monde qui n’en demande pas autant.
Mais ce qui m’intéresse davantage, c’est ce moment précis du “failli”. Ce moment où on voit le geste avant de le faire. Où quelque chose en nous reconnaît la dissonance. Où l’on ne l’efface pas, même si on ne la nomme pas encore.
Ce moment-là n’est pas une défaillance. Il est une information.
La question n’est pas “pourquoi ai-je failli mettre un cœur” mais “qu’est-ce que je fais de ce failli”. Est-ce qu’il disparaît dans la suite de la journée, englouti par autre chose ? Est-ce qu’il devient une auto-critique de plus ? Ou est-ce qu’il devient une observation utile sur les endroits où ma pensée et mes actes ne se rejoignent pas encore ?
Je m’interroge sur ce que nous faisons avec nos propres contradictions. Sur ce que nous cherchons à en faire : les effacer, les justifier, ou les regarder sans dramatiser.
Tenir sa pensée ne signifie pas l’ériger en armure. Ça ne signifie pas non plus la rendre imperméable au monde. Ça signifie peut-être, plus simplement, continuer à la voir. Même quand elle perd du terrain. Même quand on n’est pas à la hauteur de ce qu’on a dit. Même quand personne ne regarde.
Et je ne suis pas sûre que ce soit une exigence que l’on s’autorise souvent à poser, sur soi, sur les autres. On préfère parler de cohérence comme d’un état stable. Alors qu’elle ressemble davantage à quelque chose qu’on regagne. Chaque fois.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


