Ce qu'on ne dit pas quand on dit « liberté »
Le dimanche simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Il y a deux récits sur l’entrepreneuriat féminin. Ils semblent opposés. Ils sont, en réalité, les deux faces d’un même évitement.
Le premier célèbre. Il parle de liberté, d’audace, de s’appartenir enfin. Il montre des femmes qui ont « sauté le pas », qui se sont « libérées » d’un salariat qui les étouffait. Le lancement est traité comme une victoire. Les premières semaines comme une renaissance. Ce récit a de l’élan, de la lumière. Et il est, dans sa façon d’esquiver ce qui vient ensuite, profondément incomplet.
Le second récit fait peur. Il avertit. Il énumère les risques, les statistiques d’échec, la précarité, l’incertitude. Il parle aux femmes comme si entreprendre était une imprudence à dissuader. Ce récit, lui aussi, rate quelque chose d’essentiel.
Les deux s’arrêtent avant la vraie question : est-ce que ça tient ?
Je m’interroge sur ce silence collectif autour de la viabilité économique. Non pas comme un concept technique réservé aux comptables, mais comme une condition concrète, quotidienne, celle qui détermine si une femme peut réellement choisir, sa clientèle, son rythme, ses prix, ses limites. Si elle peut dire non sans que ce non lui coûte sa survie.
On parle d’indépendance. On parle rarement de ce que cette indépendance requiert pour exister vraiment : un modèle qui génère assez, assez régulièrement, pour que la liberté ne soit pas simplement un statut juridique mais une réalité vécue.
Ce que j’observe, c’est que beaucoup de femmes entreprennent en emportant avec elles une dépendance qu’elles croyaient quitter. La dépendance à un employeur se transforme en dépendance à des client·es qu’on n’ose pas décevoir. En dépendance à un chiffre d’affaires fragile qu’on n’a jamais structuré. En dépendance à l’urgence permanente, à l’impossible de refuser, à la peur que si on pose une limite quelque chose s’effondre.
Je crois que la liberté économique n’est pas une promesse qu’on tient en s’installant à son compte. C’est quelque chose qu’on construit, délibérément, lucidement, parfois inconfortablement. Et cette construction demande qu’on regarde en face ce que le business produit réellement, ce qu’il coûte vraiment, et ce qu’il permet ou non de choisir.
Ce que le récit dominant, le festif comme l’alarmiste, ne dit pas, c’est que la dépendance économique n’a pas de visage unique. Elle peut ressembler à l’échec. Elle peut aussi ressembler à une activité qui tourne, qui remplit les journées, qui reçoit des compliments, et qui ne permet pourtant pas de vivre dignement de ce qu’on fait.
Je ne sais pas exactement pourquoi ce sujet reste aussi silencieux dans les espaces où les femmes parlent d’entreprendre. Peut-être parce qu’aborder la rentabilité, c’est risquer de paraître vulgaire, obsédée par l’argent, déconnectée de valeurs plus nobles. Peut-être parce que nommer qu’un business ne tient pas économiquement, c’est toucher à quelque chose qui ressemble à un aveu de fragilité.
Mais je m’interroge sur ce que ce silence produit réellement. Et sur ce qu’une femme perd, concrètement, chaque mois qu’elle passe dans un modèle qui ne lui permet pas de choisir.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.



Ce silence nourrit des discours aux réponses toutes faites, aux outils magiques, une surenchère qui augmente les doutes et la culpabilité.