Ce qu'on n'ose pas revendiquer
Le dimanche, simplement
Bonsoir à tous·tes, Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Il y a quelque chose qu’on dit rarement clairement dans les conversations sur l’entrepreneuriat des femmes. On parle d’alignement, de sens, de cohérence avec ses valeurs. On parle d’impact, de contribution, de la façon dont on veut travailler. Ce sont de vraies questions, et je ne les minimise pas. Mais quelque part dans ces conversations, il y a un mot qu’on évite, qu’on entoure de précautions oratoires, qu’on prononce presque en s’excusant.
L’argent.
Pas “la rentabilité”. Pas “le modèle économique viable”. L’argent. Ce qui rentre, ce qu’on se vire sur le compte perso, ce qu’on met de côté. Ce sur quoi on peut compter si quelque chose se dérègle dans la vie, et la vie a cette mauvaise habitude de se dérégler.
J’ai passé vingt ans à observer des gens dans leur rapport à l’argent. Ce que cette expérience m’a appris, c’est que le tabou n’est pas universel. Il est biographique. Il dépend d’une histoire, d’une famille, d’un récit transmis parfois sans mots. Deux personnes dans une situation objectivement identique n’auront pas le même rapport à l’argent. Ce n’est pas une question de logique. C’est une question d’héritage.
Et dans l’entrepreneuriat des femmes, pas toutes, mais beaucoup, cet héritage dit quelque chose de particulier : il ne faut pas trop en faire. Il faut en gagner, oui. Mais pas trop le dire. Pas trop le revendiquer. Comme si vouloir vraiment gagner de l’argent pour vivre la vie qu’on a choisie contaminait la pureté du projet. Comme si l’alignement et la rentabilité étaient deux registres qu’on ne peut pas tenir simultanément sans perdre quelque chose d’essentiel.
Je ne suis pas certaine que ce soit une conviction. Je pense que c’est une défense.
Une façon de ne pas s’exposer au jugement. De ne pas paraître vénale, superficielle, déconnectée de ce qui compte vraiment. Parce que dans certains milieux, dire qu’on veut faire de l’argent, vraiment, sans euphémisme, c’est encore considéré comme un aveu douteux. Pas très humain. Pas très propre.
Et pourtant.
Une activité avec laquelle on est alignée, qui nous nourrit intellectuellement, qui a du sens pour nous et pour les personnes à qui on s’adresse, cette activité doit aussi rapporter. Pas symboliquement. Pas juste assez pour couvrir les charges. Assez pour vivre. Assez pour mettre de l’épargne de côté. Assez pour que si un jour quelque chose vacille, le conjoint qui perd son emploi, le pépin de santé, le changement de vie non anticipé, on ne soit pas dans une dépendance qu’on n’avait pas choisie.
Ce n’est pas une question de cupidité. C’est une question de solidité.
Ce qui me préoccupe, ce n’est pas que les femmes entrepreneuses ne veuillent pas gagner d’argent. La plupart en ont très envie. Ce qui me préoccupe, c’est qu’elles n’arrivent pas toujours à l’articuler sans culpabilité. Sans ajouter aussitôt “mais ce qui compte vraiment, c’est l’impact”. Comme si l’impact et l’argent s’excluaient. Comme si nommer l’un rendait l’autre suspect.
Je me demande ce que cette pudeur nous coûte vraiment.
Pas en termes d’image. En termes de décisions. Combien de propositions commerciales sous-évaluées parce qu’on n’osait pas. Combien de modèles bricolés pour ne pas avoir l’air de “trop vouloir”. Combien d’ajustements vers le bas, légèrement, progressivement, jusqu’à ce que le business soit gentil, aligné, et économiquement fragile.
L’argent n’est pas la finalité. Je ne l’ai jamais cru. Mais il est la condition d’un choix réel. La condition pour pouvoir rester par envie plutôt que par nécessité. Pour refuser ce qui ne convient pas. Pour décider depuis la clarté plutôt que depuis l’angoisse.
Entreprendre autrement ne signifie pas entreprendre sans compter. Ça ne signifie pas que la rentabilité est un détail que les gens sérieux finissent par régler. Ça signifie construire un modèle qui tient dans le temps, qui tient dans le corps, qui tient dans les comptes.
Et pour ça, il faut pouvoir dire, sans s’excuser : je veux que ça rapporte. Vraiment.
Ce que je n’arrive pas à résoudre, c’est pourquoi cette phrase est encore si difficile à prononcer pour autant de femmes qui, par ailleurs, savent exactement ce qu’elles font et pourquoi elles le font.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.





Je crois que la peur du jugement, de paraître vénale y est pour quelque chose..