"Moi à ta place, je ferais..."
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Il y a quelque chose de très humain dans le fait d’avoir un avis. Quelque chose de presque involontaire. Une scène, une décision, un choix observé de loin, et l’avis se forme tout seul, avant même qu’on l’ait cherché. C’est le fonctionnement normal d’un être qui pense, compare, évalue.
Ce qui est moins normal, c’est ce qu’on en fait ensuite.
Je m’interroge depuis quelques jours sur ce réflexe qu’on a, très souvent sans s’en rendre compte, d’offrir cet avis à quelqu’un qui ne l’a pas demandé. Sur le travail d’une collègue. Sur la façon dont une amie organise sa semaine. Sur un choix de vie qu’on observe de l’extérieur. On le formule avec précaution, parfois. Avec bienveillance, souvent. Mais on le formule quand même.
Ce qui m’arrête là-dedans, ce n’est pas la malveillance — elle est rarement en cause. C’est quelque chose de plus subtil. La croyance implicite que notre grille de lecture est transposable. Que ce qui nous semble juste, efficace, cohérent pour nous, l’est aussi pour l’autre. Que voir quelqu’un faire différemment de nous, c’est voir quelqu’un faire moins bien.
C’est là que ça coince.
Parce que l’autre n’est pas en train de rater sa version de notre vie. Il est en train de construire la sienne. Avec son histoire, ses contraintes, sa façon de trébucher et d’apprendre. Et cette construction ne nous appartient pas — même quand on l’observe de près, même quand on croit sincèrement qu’on pourrait aider.
Il y a une forme d’arrogance discrète dans l’avis non sollicité. Pas la grosse arrogance qui s’entend. L’arrogance tranquille de celui qui croit que son modèle est universel.
Ce que j’observe dans les espaces professionnels, et particulièrement dans l’univers entrepreneurial, c’est que cette pulsion est décuplée. Tout le monde a un avis sur comment faire. Sur la bonne structure, le bon positionnement, la bonne façon de se montrer, de se vendre, de se développer. Et ces avis se distribuent avec une générosité que je trouve parfois épuisante pour celles qui les reçoivent. Parce qu’ils arrivent emballés en aide, mais ils fonctionnent souvent comme une injonction.
Tu devrais faire autrement. Tu n’as pas pensé à ça. Moi à ta place, je ferais...
À ta place.
Il me semble que c’est peut-être là que tout se joue. Cette formule révèle quelque chose : l’avis non sollicité ne parle pas vraiment de l’autre. Il parle de soi. De notre propre façon de résoudre les problèmes, de nos propres repères, de notre propre seuil de tolérance à l’incertitude. On projette notre trajet sur une route qui n’est pas la nôtre.
Et parfois, l’avis arrive avec une vraie affection. C’est ça qui le rend compliqué à recevoir. Parce qu’on ne peut pas simplement le refuser sans avoir l’air ingrat. On doit le gérer, le déposer quelque part, souvent le porter un moment avant de s’en débarrasser. Ce poids-là est invisible pour celui qui l’a donné.
Je me demande ce que ça changerait — dans nos relations, dans nos espaces de travail, dans nos façons de nous soutenir — si on apprenait à tenir cet avis pour soi jusqu’à ce qu’on nous le demande. Pas par indifférence. Pas par retrait. Mais par respect de l’autre comme quelqu’un qui sait ce dont il a besoin, et qui peut le formuler quand il en est là.
Parce qu’on l’est souvent, suffisamment grand pour demander. Quand on ne demande pas, c’est peut-être qu’on n’est pas prêt à entendre. Ou qu’on n’a tout simplement pas besoin de l’avis en question.
Il y a une discipline dans ça qui me paraît plus exigeante qu’il n’y paraît. Retenir son avis ne veut pas dire se taire par politesse. Ça veut dire reconnaître que l’autre a une trajectoire propre, légitime, que notre regard ne peut pas évaluer complètement depuis l’extérieur. C’est admettre qu’on ne voit jamais tout le tableau.
Et peut-être — je laisse cette question ouverte — que notre besoin d’émettre des avis dit quelque chose sur nous que nous n’avons pas encore regardé en face.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.





C'est dur de retenir son envie d'aider ou son enthousiasme à la vue d'une bonne (?) idée. Mais effectivement, « on projette notre trajet sur une route qui n’est pas la nôtre. »
Je trouve ça d'autant plus dur quand l'autre est proche. Plus il est proche, plus c'est dur. Enfin, pour moi.
J'aurais aimé répondre que non, ça non, ça ne m'arrive pas. Mais non… Je fais des efforts et je me soigne pour ne pas (trop) tomber dans le piège des « tu devrais », « pourquoi pas » et « si j'étais toi ».