La femme puissante me fatigue un peu
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Ce matin, j’ai écouté une interview. Une autrice évoquait ce déplacement silencieux qui s’est opéré dans notre rapport collectif à la femme. On est passées, en quelques décennies, du modèle de la femme dépendante, celle qui ne pouvait décider d’à peu près rien sans l’accord d’un père, d’un mari, parfois d’un fils, au modèle de la femme puissante. Wonder Woman. Celle qui porte tout, accomplit tout, rayonne en toutes circonstances. Et qui le fait, bien entendu, avec grâce.
Et j’ai pensé : et si on n’avait fait que changer de cage ?
Je pose la question sans chercher à y répondre. Parce que je ne suis pas sûre d’avoir la réponse. Et parce que la question, ce matin, s’est retournée vers moi.
Je défends depuis des années l’idée que l’indépendance économique des femmes n’est pas un luxe, c’est une condition de souveraineté réelle. Je le pense. Je le construis. Et je continue à le croire profondément. Mais il y a une question que je ne peux plus esquiver : est-ce que je contribue, moi aussi, à fabriquer une nouvelle injonction ?
Celle d’entreprendre autrement, mieux, plus aligné. Celle de construire un business solide sans s’épuiser ni se renier. Celle de dépasser ses peurs, de clarifier ses décisions, d’assumer ses ambitions sans se faire toute petite. Ce que je défends n’est-il pas, lui aussi, un modèle à atteindre ? Une nouvelle version de ce qu’une femme devrait être, de ce à quoi elle devrait aspirer ?
Ce qui m’a frappée dans l’interview, c’est une idée d’une simplicité presque radicale. Et si ce dont les femmes avaient besoin, ce n’était pas d’un nouveau modèle, ni la femme effacée, ni la Wonder Woman puissante, mais simplement d’exister sans avoir à se justifier d’aucun des deux ?
Une femme. Juste ça.
Avec des forces réelles et des fragilités réelles. Des ambitions qui peuvent être grandes ou modestes, selon les périodes. Des jours où elle pilote et des jours où elle subit. Un rapport à l’argent qui n’est pas toujours limpide. Un rythme qui n’est pas linéaire. Des compétences solides et des zones encore mal cartographiées. Exactement comme n’importe quel être humain entreprend quelque chose.
Le problème n’est peut-être pas le modèle d’avant. Ni le modèle d’après. C’est l’existence même de l’injonction à correspondre à un modèle.
Ce glissement, je veux le nommer parce que c’est la seule façon de ne pas l’alimenter sans le vouloir. Le discours sur “entreprendre autrement” peut très facilement devenir une nouvelle forme de pression. Si ton business n’est pas à la fois rentable et porteur de sens, si ton modèle ne respecte pas ton énergie, si tu ne construis pas quelque chose qui “tienne dans la durée”... alors tu raterais quelque chose. Tu ne serais pas encore assez cette femme-là.
Ce que je veux défendre, ce que je veux continuer à défendre, ce n’est pas une figure idéale d’entrepreneuse à atteindre. C’est quelque chose de moins spectaculaire et de plus inconfortable à formuler : le droit de construire à partir de ce qu’on est vraiment, y compris les parties moins racontables, sans avoir à en faire un récit exemplaire.
L’indépendance économique n’est pas un trophée. C’est une condition de choix. Et le choix, parfois, c’est de ne pas vouloir être extraordinaire. De vouloir juste tenir. Vivre de ce qu’on fait. Sans que ça devienne une démonstration permanente de quelque chose.
Je reviens à la question posée ce matin, sans l’habiller davantage. À quel moment est-ce qu’une femme a simplement le droit d’exister sans se conformer à une figure, même une figure progressiste ?
Je n’ai pas la réponse. Et cette fois, je ne suis pas sûre qu’elle m’appartienne.
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


