Je ne crois plus que l’absence de vision claire, à l’approche d’une nouvelle année, soit une défaillance entrepreneuriale.
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Je ne crois plus que l’absence de vision claire, à l’approche d’une nouvelle année, soit une défaillance entrepreneuriale.
Je crois même que l’injonction inverse (celle qui exige de savoir, de prévoir, de nommer, d’aligner) est devenue l’un des récits les plus violents de l’entrepreneuriat contemporain. Violente non pas parce qu’elle serait bruyante ou agressive, mais parce qu’elle transforme un état humain normal en soupçon d’incompétence.
À la fin d’une année, le discours dominant est parfaitement rodé.
Il parle de cap, de projection, de planification.
Il célèbre celles et ceux qui “savent où ils vont”, qui “posent leur vision”, qui “entrent dans l’année avec clarté”.
Et il laisse entendre, en creux, que le flottement serait un défaut.
Un manque de maturité.
Un signe qu’on ne tient pas vraiment la barre.
Je refuse cette lecture.
Parce que je l’ai observé suffisamment souvent pour l’affirmer : ce moment précis, cet entre-deux, n’est pas un espace stratégique. C’est un seuil.
Un seuil n’est pas fait pour décider.
Il est fait pour sentir.
Ce que beaucoup appellent “manque de vision” est souvent autre chose : une saturation. Une fatigue qui ne se résout pas par un tableau de priorités. Un trop-plein de décisions déjà prises, déjà portées, déjà assumées. Et parfois, une intuition très fine que quelque chose se termine, sans que la forme suivante soit encore visible.
Le problème n’est pas de ne pas voir clair.
Le problème, c’est de croire qu’il faudrait voir clair à tout prix.
J’ai longtemps confondu clarté et contrôle.
Je pensais qu’une bonne entrepreneuse devait être capable, à date fixe, de formuler une direction nette. Peu importait l’état intérieur, peu importait l’usure. La vision devenait une performance intellectuelle, presque une preuve de solidité.
Avec le recul, je sais que ces visions-là étaient souvent des constructions mentales. Des réponses produites pour calmer l’inconfort, pas pour orienter durablement.
Elles rassuraient.
Elles donnaient l’impression d’avancer.
Mais elles ne tenaient pas.
Ce que je vois aujourd’hui, c’est que le sens n’émerge pas sous contrainte.
Il émerge quand il y a suffisamment d’espace pour qu’autre chose que le mental prenne la parole.
Forcer un bilan, c’est souvent obtenir une analyse propre, cohérente, argumentée.
Laisser infuser, c’est parfois accepter de ne rien pouvoir formuler pendant un temps. Et c’est précisément là que se prépare une vision plus juste.
Je ne dis pas que la clarté n’est pas importante.
Je dis que son timing est souvent mal compris.
À force de glorifier la projection, on a rendu suspecte une phase pourtant essentielle : celle où l’on ne sait pas encore. Où l’on sait surtout ce que l’on ne veut plus. Où certaines options deviennent impossibles, non pas par calcul, mais par saturation intime.
Ce “je ne veux plus” est rarement valorisé.
Il n’a pas l’allure conquérante d’un objectif.
Il ne se décline pas en plan d’action.
Et pourtant, il est l’un des repères les plus puissants qui soient.
Ne plus vouloir certaines façons de travailler.
Ne plus vouloir certaines relations professionnelles.
Ne plus vouloir porter une énergie qui ne correspond plus.
Ce sont des lignes qui se déplacent en profondeur. Et elles demandent du silence pour être entendues.
Je pense que nous avons surinvesti l’idée de vision comme preuve de sérieux.
Comme si entreprendre consistait avant tout à démontrer une maîtrise constante du futur.
Or entreprendre, dans la durée, demande autre chose : la capacité à traverser des zones non balisées sans se disqualifier soi-même.
Ce flottement de fin d’année, que beaucoup cherchent à combler, est souvent un passage.
Un endroit inconfortable, certes.
Mais fécond, si on ne le brutalise pas.
Il permet de regarder derrière soi sans se juger.
Et devant soi sans se précipiter.
Ce n’est pas un tremplin.
Ce n’est pas une rampe de lancement.
C’est un seuil.
Et un seuil n’appelle pas une stratégie.
Il appelle une présence.
Je vois trop d’entrepreneuses se forcer à produire des réponses alors que la bonne question n’a pas encore émergé. Trop de décisions prises pour “ne pas rester bloquée”, alors que rester immobile quelques semaines aurait été plus juste.
Ce n’est pas de la paresse.
Ce n’est pas un manque d’ambition.
C’est une autre forme de rigueur : celle qui consiste à ne pas décider depuis l’épuisement.
La nouvelle année n’a pas besoin d’être pensée immédiatement.
Elle n’a pas besoin d’être remplie de promesses.
Elle n’a même pas besoin d’un récit cohérent dès le premier jour.
Elle a besoin d’être accueillie depuis un endroit vrai.
Et si, à cet instant précis, cet endroit est flou, alors le flou est l’information. Pas l’erreur.
La question n’est peut-être pas :
“Quelle est ma vision pour l’année qui vient ?”
Mais plutôt :
“Qu’est-ce que je n’accepte plus de porter dans la suivante ?”
Cette question-là ne cherche pas une réponse rapide.
Elle travaille en profondeur.
Et elle ne se laisse pas dompter par un calendrier.
Peut-être que la maturité entrepreneuriale ne se mesure pas à la netteté des projections, mais à la capacité de rester intègre dans les zones d’incertitude.
Peut-être que le vrai risque n’est pas de commencer l’année sans vision, mais de la commencer avec une vision fabriquée pour masquer la fatigue.
Et si ce récit dominant était faux, que resterait-il à reconstruire dans notre manière de penser le passage d’une année à l’autre ?
À bientôt
Christelle
Co-pilote de parcours entrepreneurial
La Clique des Entrepreneuses





Les injonctions à la réussite sont absurdes. Elles forcent à devenir un personnage de récit formaté, fade et triste au-dedans parce qu'il n'y a pas de Vie là dedans. Ca ne prend pas en compte le fait d'être un animal bien vivant avec ses cycles, ses pulsions, ses intuitions, ses besoins et la totale incompréhension de ce que ça veut dire. Merci pour ta lettre. De la boule !