Le rabais que personne ne m'a demandé
Le dimanche, simplement.
Bonsoir à tous·tes,
Le dimanche, simplement, je laisse une pensée de la semaine faire son chemin.
Cette semaine, une phrase m’est restée. Une entrepreneuse me racontait avoir revu un devis trois fois avant de l’envoyer. Personne ne lui avait rien demandé. Aucun client n’avait négocié. Elle avait juste, seule devant son écran, baissé le chiffre. Une fois pour “rester raisonnable”. Une deuxième pour “ne pas effrayer”. Une troisième, elle ne savait plus pourquoi. Elle avait fini par envoyer un prix qu’elle jugeait elle-même trop bas, et elle s’en voulait déjà avant d’avoir reçu la réponse.
Ce n’est pas une anecdote isolée. C’est une scène qui se répète, presque identique, chez la plupart des femmes qui entreprennent. On en parle rarement pour ce que c’est vraiment : une négociation qu’on mène contre soi-même, sans adversaire en face.
On dit vouloir la liberté. On la nomme, on l’écrit, on en fait l’horizon de tout ce qu’on construit. Vivre de son activité pour être disponible à sa vie, à ses enfants, à ses envies, à un ailleurs qu’on s’autorise enfin. C’est une motivation sincère, et elle revient dans presque toutes les bouches. Mais entre ce désir affirmé et le prix qu’on ose écrire sur un devis, il y a un écart que personne ne questionne assez. On additionne les heures, les compétences, l’expérience, et puis, au dernier moment, on retire quelque chose. Pas par calcul stratégique. Par réflexe.
Je crois que ce réflexe n’a rien à voir avec les chiffres. On le traite comme un problème de tarification, un manque de méthode, une histoire de grille ou de positionnement marché. On cherche des formules, des benchmarks, des conseils sur “comment fixer son prix”. Et c’est utile, en surface. Mais ça ne touche pas le vrai mécanisme. Le vrai mécanisme, c’est qu’on demande un prix élevé quand on s’autorise à exister pleinement dans ce qu’on fait. Baisser le chiffre, c’est souvent une façon de rester discrète, de ne pas prendre toute la place, de continuer à plaire plutôt que d’être payée à la hauteur de ce qu’on apporte.
Il y a une différence que je trouve essentielle entre le doute et l’évitement. Douter de son prix, se demander si on est au bon niveau, hésiter avant d’annoncer un chiffre : c’est sain, c’est même le signe qu’on prend la question au sérieux. Mais baisser systématiquement, sans qu’on vous ait rien demandé, ce n’est plus du doute. C’est un évitement déguisé en prudence. On se raconte qu’on est raisonnable, alors qu’on est en train de fuir l’inconfort d’être vue, jugée, éventuellement refusée pour ce qu’on vaut vraiment.
Et c’est là que le récit de la liberté économique se fissure un peu. On peut répéter qu’on veut être libre, tant que cette liberté reste une idée lointaine, un projet pour plus tard. Elle devient concrète, et donc dérangeante, au moment précis où il faut écrire un chiffre qui l’engage. Ce chiffre-là révèle ce qu’on s’autorise réellement, pas ce qu’on affirme vouloir. On peut désirer une vie choisie tout en refusant, dans le geste le plus concret du quotidien, la première condition pour y accéder.
Je ne pense pas que la solution soit une formule magique de tarification, ni un discours sur la confiance en soi qu’il suffirait de retrouver. Je crois plutôt qu’il faut regarder en face ce qu’on protège quand on baisse un prix tout seul, sans qu’on nous le demande. Qu’est-ce qu’on évite de déclencher. Une remise en question. Un refus. Un silence gênant. Ou peut-être, plus simplement, le fait d’être responsable de ce qu’on vaut, sans plus pouvoir se cacher derrière la modestie.
Je n’ai pas de réponse nette à apporter ce soir. Juste cette question, que je continue de me poser autant que je la pose aux autres : de quoi ce rabais qu’on s’inflige tout seul est-il vraiment le prix ?
Belle semaine à vous tous·tes,
À bientôt
Christelle
La Clique des Entrepreneuses
Le dimanche, je prends un temps à part. Pas pour analyser l’actualité, ni pour livrer une vérité, encore moins pour convaincre. Juste pour déposer une pensée née dans la semaine, quelque chose qui m’a arrêtée, déplacée, parfois dérangée. Ce sont souvent des situations banales, des phrases entendues au détour d’une conversation, qui ouvrent des questions plus larges. Ce soir, c’est l’une d’elles que j’ai envie de laisser ici, sans la refermer trop vite.


